{"id":1573,"date":"2019-09-23T09:13:08","date_gmt":"2019-09-23T08:13:08","guid":{"rendered":"http:\/\/limboassociation.com\/?p=1573"},"modified":"2020-02-03T13:59:01","modified_gmt":"2020-02-03T12:59:01","slug":"8-medenine-le-calvaire-de-mariam","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/limboassociation.com\/en\/2019\/09\/23\/8-medenine-le-calvaire-de-mariam\/","title":{"rendered":"8\/ M\u00e9denine : Mariam's ordeal"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-drop-cap wp-block-paragraph\">Tout exil est un arrachement. Le voyage d\u2019un migrant, une odyss\u00e9e. Et souvent un calvaire. Je regarde Mariam et son ventre, \u00e9norme. \u00c0 28 ans, r\u00e9fugi\u00e9e au centre d\u2019accueil du Croissant-Rouge \u00e0 Meddenine, elle n\u2019a pas l\u2019air d\u2019une jeune femme sur le point d\u2019accoucher de jumeaux. Son regard, son corps. Une petite vieille. Dix ans de guerre ont d\u00e9truit la Sierra Leone, surtout la r\u00e9gion de Kono, riche en diamants. Je me rappelle les villages, les gens amput\u00e9s d\u2019un bras, des deux, \u00e0 la machette, \u00e0 hauteur du coude ou de l\u2019\u00e9paule \u00ab&nbsp;manches courtes, manches longues&nbsp;\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mariam est n\u00e9 sans ses parents morts \u00e0 la guerre. En 1999, elle est recueillie par sa grand-m\u00e8re, grande pr\u00eatresse de l\u2019excision. En 2015, quand la vieille dame meurt, le village exige que Mariam prenne sa place. Elle refuse. \u00ab&nbsp;Les autres m\u2019ont menac\u00e9 de m\u2019exciser une seconde fois,&nbsp;\u00bb dit Mariam. Autant dire une condamnation \u00e0 mort par h\u00e9morragie. Elle fuit. Un taxi-scooter de nuit pour Makenny et Freetown la capitale. Le village la poursuit. Un bus pour la Guin\u00e9e-Conakry, Bamako au Mali, le Burkina Faso et Niamey au Niger. \u00c0 Conakry, elle a pass\u00e9 un contrat avec une agence de passeurs, trois millions de Leones, quatre cents euros. <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Le gang s\u2019appelle les \u00ab Bad Boys \u00bb et exige 800 euros, qu\u2019elle n\u2019a pas.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour tout le voyage. La Toyota libyenne qui l\u2019emm\u00e8ne d\u2019Agad\u00e8s jusqu\u2019\u00e0 Sebha s\u2019arr\u00eate en plein d\u00e9sert. Il faut payer deux cents dollars de plus. Les passeurs choisissent les femmes les plus minces. Et les violent. Cinq femmes sur sept, dont Mariam, 26 ans, &nbsp;qui a la malchance d\u2019\u00eatre jolie. \u00c0 chaque check-point, le sc\u00e9nario est le m\u00eame&nbsp;: \u00ab&nbsp;Moi, ils m\u2019ont viol\u00e9 quatre fois sur le chemin.&nbsp;\u00bb Dans le d\u00e9sert, des Libyens en Toyota partent \u00e0 la chasse aux migrants. Ils sont arm\u00e9s, bloquent le v\u00e9hicule, parlent de prise d\u2019otages. Le chauffeur doit n\u00e9gocier. Le viol des passag\u00e8res contre la libert\u00e9. Quatre attaques, quatre viols collectifs. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dix-huit jours de terreur. \u00c0 Tripoli, Mariam se cache, ne sort que pour acheter du pain le jour de No\u00ebl. C\u2019est trop. Une voiture la suit, la bloque. Elle se d\u00e9bat. On lui met un revolver sur les reins&nbsp;: \u00ab&nbsp;Monte ou je t\u2019abats comme une chienne.&nbsp;\u00bb Cinq ou six heures de trajet, un bandeau sur les yeux. Arriv\u00e9e dans un immeuble en construction, elle retrouve cinq femmes migrantes dont une le ventre en sang&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu as \u00e9t\u00e9 kidnapp\u00e9e. Si tu ne payes pas, ils te violent.&nbsp;\u00bb Le gang s\u2019appelle les \u00ab&nbsp;Asma Boys&nbsp;\u00bb, les \u00ab&nbsp;Bad Boys&nbsp;\u00bb et exige 800 euros, qu\u2019elle n\u2019a pas. Le Boss l\u2019a fait venir dans son bureau, la fait d\u00e9shabiller de force par ses acolytes et la viole.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab Les Arabes nous ont remorqu\u00e9s loin du rivage avant de nous abandonner \u00bb <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Mariam r\u00e9ussit \u00e0 appeler le passeur de Conakry, un Guin\u00e9en surnomm\u00e9 \u00ab&nbsp;Connection man&nbsp;\u00bb alias Condeh, celui \u00e0 qui elle a confi\u00e9 ses \u00e9conomies avant le voyage. Il n\u00e9gocie par t\u00e9l\u00e9phone&nbsp;: 500 euros. Quatre jours apr\u00e8s, elle est de retour \u00e0 Tripoli. Condeh le passeur lui indique une clinique pour faire soigner aux antibiotiques son ventre et ses cuisses bless\u00e9es par la brutalit\u00e9 des hommes. En janvier 2018, \u00e0 peine remise, elle embarque sur une plage de Zouara avec 150 autres migrants, sur un \u00ab&nbsp;Zodiac&nbsp;\u00bb d\u00e9j\u00e0 en train de se d\u00e9gonfler. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pistolet au poing, les passeurs d\u00e9signent un \u00ab&nbsp;capitaine&nbsp;\u00bb, qui ne se doute pas qu\u2019il risque \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme le passeur par les policiers italiens. D\u00e9part de nuit vers 23H. \u00ab&nbsp;Les Arabes nous ont remorqu\u00e9s loin du rivage avant de nous abandonner&nbsp;\u00bb dit Mariam. Vers neuf heures du matin, l\u2019eau s\u2019engouffre dans le bateau. On essaie de colmater le trou avec des v\u00eatements. En vain. Une heure plus tard, l\u2019embarcation coule \u00e0 pic. Cris, hurlements, panique. La plupart des migrants ne savent pas nager. Ils se noient aussit\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Sur le dos de Mariam, l\u2019enfant est dans le coma. Sa m\u00e8re est morte. <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Mariam aper\u00e7oit un gosse de quatre ans, les yeux r\u00e9vuls\u00e9s. Sa m\u00e8re dans le coma&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai attach\u00e9 l\u2019enfant dans mon dos avec mon turban. Et j\u2019ai nag\u00e9.&nbsp;\u00bb \u00c0 bout de forces, elle voit approcher un canot de sauvetage envoy\u00e9 par l\u2019Aquarius de SOS M\u00e9diterran\u00e9e. Mais une vedette libyenne est plus rapide. Et les sauveteurs de l\u2019Aquarius doivent assister, impuissants, \u00e0 l\u2019intervention maladroite des garde-c\u00f4tes de Tripoli. Bilan&nbsp;: 53 morts. Sur le dos de Mariam, l\u2019enfant est dans le coma. Sa m\u00e8re est morte. Les survivants, trop nombreux, sont transf\u00e9r\u00e9s au plus pr\u00e8s, \u00e0 Sfax, sur la c\u00f4te tunisienne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ao\u00fbt 2018, sa demande d\u2019asile est\nrejet\u00e9e. Elle survit en faisant des m\u00e9nages. Veut revenir \u00e0 Conakry. L\u2019OIM lui\nfait savoir qu\u2019elle n\u2019a pas le choix, ce sera la Sierra Leone. Donc la mort. Le\n8 octobre, Mariam marche dans le d\u00e9sert vers la Libye, en esp\u00e9rant rejoindre un\ncentre qui organise les retours des migrants. Tr\u00e8s mauvaise id\u00e9e. Le chauffeur\nde taxi qui la conduit avec d\u2019autres vers le centre\u2026les vend \u00e0 un Libyen.\nRetour \u00e0 Zouarat, cette fois dans un chantier en construction. Il faut payer.\nSinon\u2026deux hommes la violent. Ce jour-l\u00e0 et les jours d\u2019apr\u00e8s, des visiteurs\npaient le patron pour se servir sur les captives.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab Je suis enceinte, je veux fuir \u00bb. <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Soudain, Mariam se tait. Jusqu\u2019ici,\nelle racontait d\u2019une voix froide. L\u00e0, elle \u00e9clate longuement en sanglots.\nRespire. Reprends. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le 26 novembre, elle se met \u00e0 vomir \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition. Un des gardiens est un migrant, soudanais. Lui aussi l\u2019a viol\u00e9. Elle tape sur son t\u00e9l\u00e9phone&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis enceinte, je veux fuir&nbsp;\u00bb. Il lui r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&nbsp;Moi aussi. Le veux quitter ce pays. Me faut 500 euros&nbsp;\u00bb. Quatre femmes se cotisent. Une nuit, Le gardien les pousse dans un taxi vers Ras El Djeddid, \u00e0 la fronti\u00e8re. Mariam passe les barbel\u00e9s, marche neuf heures d\u2019affil\u00e9e, sans eau. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, en Tunisie, elle arr\u00eate une voiture dont le chauffeur lui donne cinq dinars pour le bus. Mariam appelle Yasmine, une b\u00e9n\u00e9vole, au centre d\u2019accueil de M\u00e9denine. Le 28 novembre, elle est de retour. Tout est \u00e0 refaire. Comment&nbsp;? Elle ne sait plus. Surtout avec son ventre \u00e9norme. Enceinte de 9 mois, sur le point d\u2019accoucher de deux gar\u00e7ons, n\u00e9s d\u2019une vingtaine de viols. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Epilogue.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le 26 juillet, 155 migrants sont morts noy\u00e9s suite au naufrage de leur bateau au large de la ville d\u2019Al Khoms, \u00e0 120 km \u00e0 l\u2019est de Tripoli. Il y a 137 survivants de nationalit\u00e9 de diverses nationalit\u00e9s africaines et arabes. Selon le Haut-commissaire aux r\u00e9fugi\u00e9s pour l\u2019ONU&nbsp;: Il s\u2019agit de la pire trag\u00e9die en M\u00e9diterran\u00e9e en 2019.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jean-Paul Mari<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/le1hebdo.fr\/\">Article complet publi\u00e9 dans l&rsquo;hebdo \u00ab\u00a0Le 1\u00a0\u00bb<\/a><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tout exil est un arrachement. Le voyage d\u2019un migrant, une odyss\u00e9e. Et souvent un calvaire. Je regarde Mariam et son ventre, \u00e9norme. \u00c0 28 ans, r\u00e9fugi\u00e9e au centre d\u2019accueil du Croissant-Rouge \u00e0 Meddenine, elle n\u2019a pas l\u2019air d\u2019une jeune femme sur le point d\u2019accoucher de jumeaux. Son regard, son corps. Une petite vieille. 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